[Interview] – Véronique Mougin rompt le silence du déporté #55789 dans son nouveau roman

C’est aujourd’hui le grand jour ! Où passe l’aiguille, nouveau livre de Véronique Mougin (également auteur de Pour vous servir) sort aujourd’hui en librairie. Un livre magnifique sur l’horreur des camps des concentrations et la beauté de la haute couture. Un récit vrai, tiré du passé de son cousin, déporté #55789. Si vous n’avez pas encore lu mon avis, je vous invite à aller faire un tour par ici

Un grand merci à Véronique qui a accepté de répondre à quelques questions. Pour ceux qui comptent acheter le livre (dès aujourd’hui), je vous invite à lire l’interview après avoir lu le roman. Le contenu n’en sera que plus vivant et intéressant. Pour ceux qui hésitent encore, la plupart des réponses aux questions ci-dessous sauront définitivement vous convaincre à découvrir ce récit vraiment pas comme les autres. A lire absolument. 


  • C’est un sacré livre ! Parlez-nous un peu de sa rédaction. Le dernier chapitre insinue des carnets et conversations avec votre cousin : avez-vous procédé comme cela ? Depuis combien de temps êtes-vous occupée à rédiger ce récit ? 

J’ai passé plus de trois ans à fabriquer ce livre, trois années intenses et assez bouleversantes, qui ont commencé autour d’un café, par des entretiens avec mon cousin. Comme vous l’avez dit, l’histoire est inspirée de sa vie. Il n’avait quasiment jamais témoigné de sa déportation, malgré de nombreuses sollicitations. J’ignorais qu’il avait découvert la couture dans un camp de concentration, et je savais peu de choses de la grande carrière dans la mode qu’il a mené par la suite. Il a rompu son silence à ma demande. C’était sans doute le bon moment pour lui comme pour moi, il avait alors 85 ans et moi 37, chacun de nous se demandant ce qu’il allait transmettre ou laisser derrière lui. Je l’ai longuement interrogé, noirci beaucoup de cahiers et tout enregistré. En avril 2015, à l’occasion des 70 ans de la libération, je me suis rendue dans les camps de concentration de Buchenwald et de Dora, où mon cousin a passé l’année de ses 15 ans. J’ai  effectué des recherches dans les archives allemandes, lu les actes des procès des bourreaux et écumé la très riche bibliographie sur cette période de l’histoire, particulièrement sur la déportation des enfants et l’extermination des juifs Hongrois. J’ai aussi enquêté sur les ateliers de couture installés dans les camps de concentration – sujet méconnu et passionnant – pour en reconstituer le plus exactement possible l’ambiance et le décor. En ce qui concerne la haute couture, j’ai plongé avec bonheur dans les archives personnelles de mon cousin : des tonnes de photos noir et blanc de ses créations, des dizaines de compte-rendu de défilés tapés à la machine… D’autres professionnels de la mode m’ont parlé des années 50, 60, 70 et du fonctionnement d’une maison de haute couture à cette époque… Toutes ces recherches m’ont nourrie, c’est un matériau qui a « infusé », mais il ne fallait pas qu’il se remarque à la lecture, ni qu’il prime sur l’histoire – le livre est un vrai roman qui doit d’abord séduire, et non instruire.

  • Quel est le pourcentage vérité/fiction ? A quel moment vous êtes-vous permise quelques libertés ? Est-ce que tous les personnages sont véridiques ? 

Ce livre est inspiré des souvenirs de mon cousin ; le héros, Tomas, est son double. Le sujet étant sensible, j’ai été particulièrement attentive à ce que la première partie du livre – qui retrace sa déportation – soit parfaitement véridique et ne puisse pas susciter d’éventuelles contestations. Dans la suite du récit, j’ai fait quelques entorses à la chronologie et réinventé plusieurs personnages, mais finalement assez peu. Ceci dit, entre la vérité et le livre s’interposent plusieurs filtres : celui de sa mémoire, celui de mon interprétation, celui de l’écriture. Je n’ai pas voulu écrire un énième témoignage ou une biographie au passé, mais au contraire faire surgir ce que cette vie a de contemporain. Pour réduire la distance entre mon héros et le lecteur d’aujourd’hui, j’ai usé de tous les outils de la fiction  – un récit au présent, beaucoup de dialogues, des remises en scène, une polyphonie… La vie de mon Tomas est romanesque, incroyable, pleine de rebondissements, il fallait la retranscrire en couleurs et pas en noir et blanc, la rendre agréable à lire, émouvante, joyeuse, bref, la « raconter bien ». Et comme l’écrivait Jorge Semprun, « raconter bien, ça veut dire : de façon à être entendu. On n’y parviendra pas sans un peu d’artifice. »

  • Quelle a été pour vous la scène/partie la plus difficile à rédiger ? 

Lorsque Tomas, déporté, blessé à la jambe par les travaux exténuants qu’on lui fait faire dans la boue et le froid, se fait passer pour un tailleur afin d’être affecté à une tâche moins dangereuse et sauver sa peau… Cette scène m’émeut à chaque fois parce que toute son existence est résumée là, la ruse, la chance, le culot, la résilience par la couture… Il se retrouve dans l’atelier de couture du camp de concentration sans savoir enfiler une aiguille, obligé de raccommoder un uniforme rayé sous l’oeil du kapo, il risque la  mort si son bluff est découvert… Ce sont justement ces moments-clés qui m’intéressent. L’idée du livre est de raconter ces instants cruciaux qui fabriquent un homme, et de donner la parole à ceux qui, par un geste, un mot, une décision, transforment la vie de Tomas en destin. Ainsi, au fil du récit, son père prend la parole, mais aussi son meilleur ami, son petit frère, le SS de service, le passeur qui l’amène en France, son patron, sa fiancée… Ces changements de voix me permettent de varier les tons, d’alléger le propos quand le récit est triste, d’introduire de l’émotion et de l’humour…

  • Est-ce que vous avez aussi le gène de la couture dans le sang ? 

Hélas non, ce gène-là est allé directement se greffer sur ma soeur. En revanche, il semblerait que j’ai hérité de celui de l’écriture : mon arrière grand-père a publié des manuels d’arithmétique, mon grand-père de la poésie et des essais philosophiques, mes parents des ouvrages d’ornithologie et d’histoire régionale, moi des enquêtes et des romans. Il n’y a guère que les chansons, les dictionnaires et les polars qu’aucun membre de ma famille n’ait jamais écrit (mais j’ai trois enfants, je compte sur eux pour faire le tour de la question.)

  • Si le livre venait à être adapté en film, quel acteur imaginez-vous pour jouer le rôle de Marcel ? 

Merci beaucoup de me donner l’occasion de jouer à ce jeu, je l’adore ! Alors… Marcel est le  premier patron de mon héros, Tomas, lorsqu’il arrive à Paris après la libération et qu’il débute comme petite main dans la confection. Nous sommes en 1947, c’est la révolution du New Look de Christian Dior, la mode française renaît et s’exporte, à tous les coins de rue on trouve des tailleurs, des couturiers, des mécaniciens, des apiéceurs, des finisseurs, hongrois, tchèques, juifs, apatrides, qui habillent Paris et le monde entier… Marcel est l’un d’eux. Il tient un atelier de confection dans le XIe arrondissement et voue un culte fervent à la haute-couture ; il sera l’un des ange-gardiens de Tomas, celui qui va deviner son talent et le pousser à reprendre ses études… Il a un accent à couper au couteau, mélange très personnel de yiddish, de russe et d’allergie aux « e ». C’est un personnage drôle et bienveillant que j’ai eu beaucoup de plaisir à faire vivre. Je l’imagine quinquagénaire, long et maigre, assez myope, un peu lunaire. Le genre de Benoit Poelvoorde ou d’Edouard Baer… Ou de Denis Podalydès. J’ajoute que dans mes films imaginaires, il y a toujours un rôle pour Reda Kateb et un autre pour François Morel, que j’aime d’amour.

  • Avez-vous d’autres projets d’écriture en cours ? Un autre roman ? 

Oui, un roman, drôle et… rural !


Merci Véronique pour ces commentaires qui donnent une dimension supplémentaire au roman. J’espère qu’il convaincra les foules car l’histoire de votre cousin, celle de Tomas, mérite véritablement d’être lue, connue et partagée. Un moment d’histoire et de plaisir… de mélancolie surtout et puis de regret pour ce qu’il s’est passé. Si seulement nous pourrions revenir en arrière, nous le ferions. Heureusement, l’espoir et la chance de Tomas ont transformé sa vie en réussite ! Un rescapé pas comme les autres qui nous permet d’apercevoir une lueur de beauté et de tendresse au coeur de cette horrible période. 


Titre : Où passe l’aiguille
Auteur : Véronique Mougin
Editeur : Flammarion
Parution : 31 janvier 2018
Nombre de pages : 453
Genre : Littérature (Historique / XXème)

6 réflexions sur “[Interview] – Véronique Mougin rompt le silence du déporté #55789 dans son nouveau roman

  1. Merci beaucoup pour cet interview que j’ai lue après le livre). Je sais déjà que ce livre restera très longtemps dans ma mémoire et justement parce qu’il a été écrit par Véronique Mougin tel qu’elle le décrit dans ses réponses. Merci à elle et à vous de ce partage.

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  2. j’ai passionnément aimé ce livre, je l’ai dévoré. il est magnifiquement bien écrit. les larmes me sont parfois montées aux yeux, mais j’ai souris, ris souvent. Véronique à le sens de la formule. j’ai lu beaucoup de livres qui traite de la déportation, mais celui-ci explore d’une toute autre manière le sujet.et la dernière partie, le monde de la haute couture, une révélation. Véronique a un style extraordinaire. je vais conseillé ce livre à tout mon entourage. Merci Véronique Mougin ! Un regret, un seul :ne pas savoir dans quelle grande maison ce très cher et très attachant Tomi à travaillé … G. R. le 19/03/2021

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